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la fondation riopelle: un vent d'espoir inespéré

par Tamara Attia
18 mars 2021
Jean Paul Riopelle (1923-2002) est l’un des artistes québécois les plus influents du XXe siècle. Originaire de Montréal, le peintre de renom conquiert la scène artistique internationale et devient rapidement un emblème sur le continent européen. Signataire du Refus global aux côtés de Paul-Émile Borduas, Riopelle est souvent associé au mouvement automatiste revendicateur des années 40. Or, les aspirations de l’artiste vont bien au-delà de la mise en avant de l'expressionnisme abstrait. Manon Gauthier, directrice générale de la Fondation Riopelle, ainsi qu’Yseult Riopelle, fille de l’artiste, nous parlent de l’exaucement du plus grand souhait du peintre montréalais: la création de sa propre fondation.
Canton Tower
Basil Zarov. Riopelle, atelier de Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, 1978. Bibliothèque et Archives Canada. © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2021)
Que représente l’existence de la Fondation Riopelle pour vous ?


Yseult Riopelle: L'existence actuelle de la Fondation Jean Paul Riopelle représente les prémices stimulantes de l'aboutissement du rêve de Riopelle. La création de la Fondation a été inspirée par son désir de transmettre sa passion et sa vision de l'art et insuffler à la prochaine génération d’artistes le désir d’explorer, d’innover et de surpasser son potentiel créatif.

À travers toute sa carrière, Riopelle a expérimenté des techniques d’expression diverses, embrassant différentes matières, constamment soucieux de la durabilité et de la qualité des matériaux qu’il employait, cherchant ainsi à assurer la pérennité de son œuvre et la transmission des savoirs. Son désir de créer une fondation a émergé pour la première fois vers la fin des années 1960, alors qu’il gagnait en expérience grâce à sa collaboration avec Adrien et Aimé Mæght, qui fournissaient des espaces de travail aux artistes.

La fondation imaginée par Riopelle dans sa première itération aurait rassemblé au même endroit des artistes et des techniciens, les amenant à participer aux divers ateliers de sculpture, de peinture, de gravure et d’autres formes d’art. À l’époque, s’inspirant d’un cadran solaire ancien qui se trouvait dans la demeure qu’il partageait avec Joan Mitchell à Vétheuil, Riopelle avait même esquissé les plans architecturaux d’un immeuble pensé spécifiquement pour accueillir sa fondation. Ce ne fut là qu'un de ses nombreux projets architecturaux.

En 1980, il tenta à nouveau d’établir une fondation éponyme à Québec, sur le site de l'ancienne prison sise au cœur de la capitale nationale, dans le but d’accueillir des artistes du monde entier afin qu’ils puissent collaborer avec des artistes et artisans provenant de divers horizons, créant ce qu’il appelait « une nouvelle tradition ». Son rêve était « d’amener les gens à travailler ensemble ». Une autre tentative fut effectuée en 1995, quelques années avant son décès, dans les dépendances du Château de La Roche-Guyon, durant la même période où il dévoila L'Hommage à Rosa Luxemburg en France.

La création de la fondation vient ainsi insuffler un vent d'espoir inespéré.

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Jean-Paul Riopelle. Lances, 1958. Huile sur toile, 60 x 73 cm. © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2021)
En quoi le rêve de votre père est devenu par ricochet le vôtre ?


Yseult Riopelle: J'ai suivi et encouragé le rêve de Riopelle dès ses débuts. En octobre 2019, l’annonce de la création de la Fondation Jean Paul Riopelle, près de 20 ans après la disparition de l’artiste, est guidée par l’ambition, l’admiration et la détermination de nos membres fondateurs. Ayant une passion commune pour l’artiste, nous souhaitons ainsi perpétuer la vision de Riopelle et son immense contribution au patrimoine culturel, tant au Canada qu’à l’international. Au nombre de nos objectifs fondateurs, la recherche et la transmission des savoirs sont deux éléments qui revêtent pour moi un intérêt particulier, tout comme notre engagement à propulser les futures générations d'artistes et d'auditoires.

Votre père a laissé derrière lui un héritage inestimable dans le monde de l’art québécois, canadien et international. Quelles sont les traces de ce dernier qui ont eu le plus grand impact sur votre propre vision du monde ?


Yseult Riopelle: L'art sous toutes ses formes devrait selon moi faire partie de la vie de tout être.  Le Catalogue raisonné de l’œuvre de Jean Paul Riopelle est l’aboutissement de 34 années de recherche et de prospection. L’absence totale d’archives antérieures à 1985 – l’artiste lui-même n’ayant tenu aucun inventaire de ses œuvres avant cette date – a fait en sorte que nous avons dû remonter toutes les filières portées à sa connaissance et demander accès à des collections privées et publiques partout dans le monde.

Toute laborieuse qu’elle ait été, cette recherche est surtout empreinte de respect pour l’œuvre de Jean Paul Riopelle, un véritable travail de détective mené avec ténacité pendant près de 34 ans. Elle permet aujourd’hui de vous présenter six compilations importantes des œuvres de mon père, un artiste reconnu comme l’un des plus marquants du XXe siècle.

Plus qu’un catalogue raisonné, ces ouvrages sont aussi des livres d’art accompagnés de textes inédits qui apportent un changement de perspective sur la compréhension des œuvres et un éclairage nouveau sur l’histoire proprement dite de chaque période. Cet ensemble d'ouvrages constitue ainsi un important legs retraçant la carrière et la vision de mon père. Sa transmission permettra de perpétuer son œuvre et sa mémoire, marquant ainsi le paysage et l'histoire de l'art international.

Quelle est l’importance de faire non seulement vivre le message de Jean Paul Riopelle, mais également de s’assurer qu’il perdure dans l’univers artistique actuel et futur ?


Manon Gauthier : Je crois, dans un premier temps, qu’il est important de rappeler que le message et la vision de Jean Paul Riopelle sont plus d’actualité que jamais. Son rapport singulier à la nature, aux animaux et à l’environnement, son admiration et son respect profonds pour les cultures ancestrales des peuples autochtones – des aspects de son œuvre qui sont d’ailleurs merveilleusement mis en lumière dans le cadre de l’exposition virtuelle actuellement présentée par le Musée des beaux-arts de Montréal – sont autant d’éléments qui démontrent que Riopelle était bien en avant de son temps. Son message, qui se veut universel, prend de nos jours tout son sens. C’est pour cela qu’il est essentiel de le porter et de le propager au plus grand nombre et partout dans le monde. Je suis convaincue que Riopelle continuera d’inspirer les futures générations d’artistes pour encore longtemps!

L’une de vos missions est d’encourager l’art non-conventionnel et la jeunesse artistique innovante. Sur quel type de projets travaillez-vous, notamment en vue du centenaire de Riopelle en 2023, afin d’atteindre cet objectif ?


Manon Gauthier : Nous avons plusieurs magnifiques projets en cours de développement pour le centenaire de l’artiste en 2023 et nous sommes impatients de dévoiler au grand public la programmation complète de ces célébrations qui s’annoncent déjà grandioses. D’ici là, nous mettons déjà en place divers projets afin de faire rayonner Riopelle auprès des plus jeunes générations, notamment en amenant Riopelle dans les écoles. Nous avons d’ailleurs lancé en janvier 2021 un tout premier projet en collaboration avec le Centre de services scolaire de Montréal (CSSDM) et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM). Intitulée Riopelle : Rêverie virtuelle, cette initiative a pour objectif de faire connaître et de démocratiser l’œuvre de Jean Paul Riopelle auprès des élèves montréalais de la 3e année du primaire au premier cycle du secondaire. Grâce à ce projet, les élèves de six classes montréalaises vont pouvoir plonger dans l’univers de Riopelle et vivre un projet artistique unique sollicitant diverses compétences disciplinaires en arts plastiques. Nous espérons que cette première étape saura inspirer une multitude d’autres institutions scolaires de chez nous à emboîter le pas au CSSDM afin de permettre à nos jeunes de découvrir l’œuvre incroyable de l’un des plus grands artistes québécois et canadiens de tous les temps.

Stefan Al
Vue de l’exposition Riopelle : À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones, présentée au Musée des beaux-arts de Montréal. Photo: Marco Campanozzi, La Presse. Œuvre à l’avant-plan : Jean Paul Riopelle. Fontaine, vers 1964-1977. Plâtre peint et cordages, 400 x 300 x 300 cm. Collection particulière. © Succession Jean Paul Riopelle / SOCAN (2021)
Comment est née votre collaboration avec le Musée des beaux-arts de Montréal pour mettre en place l’exposition À la rencontre des territoires nordiques et des cultures autochtones ? Quels sont les principaux thèmes soulevés dans cette exposition ?


Manon Gauthier: L'idée originale de cette exposition a émergé dès 2003, alors intitulée Riopelle, nordicité et inspirations, à l'initiative de Yseult Riopelle et son fils Tanguy Riopelle. Au cours des dernières années, nos partenaires du Musée des beaux-arts ont exprimé le souhait de mettre en lumière la collection de Champlain Charest et son amitié avec Riopelle. C'est donc la communion de ces deux étincelles qui aura mené à la réalisation de cette exposition magistrale. Il s'agit d'une exploration de l'intérêt de l'artiste, de son rapport à la nordicité et l'autochtonie. L'exposition porte un regard inédit, voire anthropologique, sur la production de Riopelle des années 50 et, particulièrement, 70, inspiré de ses périples dans le Nord et le Grand Nord. Elle présente également des œuvres historiques des communautés autochtones ayant inspiré l'imaginaire de Riopelle ainsi que celles d'artistes inuit, permettant un regard à la fois historique et actuel sur la richesse des inspirations artistiques des premiers peuples. Cette exposition, c'est un dialogue dans l'art, un point de rencontre entre la vision du monde de Jean Paul Riopelle et celle des peuples nordiques.

À quoi pouvons-nous nous attendre de l’Espace Riopelle à venir ?


Manon Gauthier: C’est sans contredit LA question qu’on nous pose le plus souvent en ce moment! Nous sommes sincèrement comblés de voir tout l’engouement suscité par le projet du futur Espace Riopelle. La réponse du public va même au-delà de nos attentes les plus folles! Plusieurs sites potentiels sont toujours à l’étude et nous espérons pouvoir en dévoiler davantage à ce sujet prochainement. Ce qui est certain, c’est que ce lieu sera épatant. Nous souhaitons offrir à l’artiste unique qu’était Riopelle un écrin qui sera tout aussi unique. Toute sa vie, Riopelle a épaté le monde entier avec son art. Il a fait rayonner le Québec et le Canada aux quatre coins du globe. On ne peut faire mieux pour lui rendre hommage qu’en lui dédiant un espace qui sera à la hauteur de son œuvre et de son legs immense.

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