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BLM DANS NOS RUES -
UN RETOUR VISUEL

18 Juin, 2020
par Dominic Depeyre
La manifestation du 7 juin 2020 de Black Lives Matter à Montréal a marqué l’arrivé de la pleine ampleur du mouvement social originaire des États-Unis dans notre pays. Alors que l’objectivité de sa couverture est au cœur de ses critiques, cet article documente et assume un point de vue subjectif, basé sur des photos prises par l’auteur, avec emphase sur la perception visuelle.

[7 juin 2020 à 12:52]

Une goutte de trop, et voilà que la crue déborde. La marée de masqués coule dans les rues montréalaises. Submergés dans cette masse tumultueuse, nous soutenons ne pas pouvoir respirer. Nous prenons notre souffle le bras à l'air, une pancarte en main. C'est avec le visage couvert que nous perdons de vue notre identité singulière, engloutie dans les eaux troubles. Aussitôt s’être abandonné au courant, la mouvance de la foule est nôtre. Les masques saturés cachent des peaux aux pigments diversifiés. Les couleurs coulent les unes sur les autres au rythme de notre marche, une aquarelle en lavis éternel évolue sous mes yeux.


[7 juin 2020 à 13:06]

La tête levée, un miroitement de plongée réverbère mes frères et sœurs d'un rouge sang. Notre portrait de famille irradie de nitescence. Dans la glace teintée, nous sommes unis sous la couleur rubis. Cette fenêtre à la troisième personne projette un groupe homogène, celui-ci à l’image de notre aspiration commune : l’égalité pour tous. Nos reflets anonymes glissent à sa surface, des éclats luisent puis s’atténuent aux obstruassions chaotiques des pancartes. Des poings jaillissent hors de la cohue monochromatique et scintillent par-dessus nos figures indistinguables. Alors que nous prenons conscience de l’ampleur de nos actions, nous brillons à l’unisson. Nous voyez-vous?

[7 juin 2020 à 13:18]

Nos propos étant trop souvent ignorés, nous nous dépêchons de protester d’emblée. Nous vomissons nos maux de l’âme d’un coup, nous brandissons nos cartons dans l’espoir d’être enfin entendus. La peur de ne pas être compris a dressé des murs revendicateurs flottants par-dessus la foule. Chaque message obstrue son prochain, cet amalgame de pensées est encombré par l’espoir du singulier de sortir du lot. Alors que nos lexiques surplombent des derrières de têtes étrangères, le français et l’anglais prennent tous deux leurs armes. Nous célébrons l’emblème de cette trêve linguistique sur nos pancartes. Écrites noir sur blanc, les lettres changent, mais l’intention reste la même.

[7 juin 2020 à 13:39]

Un chant fait spontanément éruption à ma droite, hors d’une foule stagnante. L’instigateur sacrifie ses cordes vocales et lance un cri de cœur. Sa gorge brûle, son masque est tendu, il hurle, et il ne compte pas arrêter. Le brasier invisible se propage au travers des manifestants qui se tournent vers lui, ceux-ci avides de brûler en solidarité. En quelques secondes, le calme fait place à un brouhaha ardant au slogan révolutionnaire. Le feu palpite, ce premier individu et la foule entière s’agitent à tours de rôles et se poussent jusqu’à leurs limites. Le cri culmine avec un rugissement soutenu de l’agitateur, lequel est repris par la masse. Rapidement, la déflagration atteint une accalmie et les rues sont prêtes à s’enflammer à nouveau. De telles combustions canalisées par un individu singulier existent dans un espace tangible: elles constituent une entité omniprésente, celle de la communauté.


[7 juin 2020 à 14:16]

La manifestation finie, nous marchons en direction de notre véhicule. Un mur maussade retient notre attention : il est ferme, ancré à même le sol et intolérant. Sa froideur injustifiée salit le portrait de la manifestation autrement pacifique. Devant cette façade apathique sont assissent quatre femmes : une ligne, silencieuse en leur image, leur fait face. L’affront statique se détache de la réalité, si bien qu’il semble appartenir à un autre univers : la scène de Jean-Duceppe déborde-t-elle dans la rue? Les passants paralysés observent passivement l’inaction. La confrontation incolore est figée sur le béton et nul ne sait quand elle s’animera.




Somme toute, le reportage de Black Lives Matter est crucial non seulement à l’opinion publique, mais également à la survie du mouvement. L’enjeu de l’objectivité va au-delà de la factualité, celle-ci ne pouvant exister que par le biais de la sensorialité subjective de l’individu. Alors que les manifestations se multiplient à l’échelle planétaire, l’attitude des médias à leur égard est plus importante que jamais.

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