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DISCUSSION AVEC
IRIS AMIZLEV

par Tamara Attia et Alexia Georgieva
May 26, 2020
Discussion avec Iris Amizlev, toute première conservatrice des arts interculturels du Musée des beaux-arts de Montréal
« Je pense que l’art le plus puissant vient des personnes qui ont une expression vraiment spécifique à elles-mêmes et qui n’essayent pas de s’adapter ». 

Il y a quelques semaines, le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM) annonça la création du poste de conservation des arts interculturels, de même que la personne qui portera le chapeau de ce tout nouveau titre, Iris Amizlev. À la tête d’un rôle qui se situe tant au département de la conservation qu’à celui de l’éducation, Mme Amizlev a le plaisir de faire le pont entre les deux par son travail au niveau de l’acquisition d’oeuvres au message éblouissant et de la planification d’expositions visant à favoriser la diversité des arts interculturels, de même que par son grand apport dans l’élaboration d'événements, de fêtes et de programmations qui vont justement ouvrir les portes au monde extérieur. Motivée à l’interne par sa passion pour la célébration des cultures et l’échange entre communautés, elle cherche à casser les barrières afin d’accorder aux artistes de la relève issus de la diversité, aux artistes autochtones et ceux issus des minorités visibles la reconnaissance qui leur est dûe. L’abolition de la conception du Musée qui, jusqu’à présent, se nourrit toujours de cette image de « tour d’ivoire » et de milieu strictement pour les intellectuels et les personnes qui connaissaient l’art s’inscrit également dans ses objectifs. C’est une vision du MBAM en tant que Musée humaniste, ouvert, accueillant, chaleureux et tolérant qu’elle partage fièrement avec Nathalie Bondil, directrice générale et conservatrice en chef de l’établissement. 

La défense de l’interculturalité dans l’art contemporain est certainement un sujet sur lequel il importe de s’attarder puisqu’avec l’avènement de la globalisation, on a pu remarquer l’introduction d’une certaine homogénéité au sein de la société, que ce soit à travers la culture, les comportements, les courants de pensée et bien d’autres aspects du vivre ensemble. En effet, cet événement a eu pour conséquence de créer des normes et standards, contribuant tous directement ou indirectement à l’atteinte d’un objectif; celui de l’extension de l’idéologie capitaliste à l’échelle mondiale. On pourrait alors supposer qu’une pression inconsciente s’est insérée dans les différents milieux pour modeler les esprits à adopter certaines conduites favorables et que, comme bien d’autres, la communauté artistique n’en fait pas exception. À ce propos, l’auteur, peintre et grand chroniqueur d’art Laurent Wolf, dans son texte L’art contemporain à l’heure de la mondialisation, s’exprime ainsi: « Pour que des œuvres [d’artistes non-occidentaux] deviennent visibles sur le marché mondial, il faut qu’elles soient produites pour ce marché et qu’elles en adoptent non seulement les contraintes techniques, mais aussi, en partie, le langage et les valeurs ». Compte tenu des inspirations de Mme Amizlev, nous voulions connaître la position de cette dernière par rapport à une telle contradiction au message qu’elle désire véhiculer dans la pratique de son métier. Sommes-nous dupes d’un semblant de diversité et liberté artistiques au bénéfice d’un système de monétisation de la créativité? 

En réalité, l’opinion de Mme Amizlev s’écarte évidemment beaucoup de celle de M. Wolf. Selon elle, une réelle diversité existe et il faut l’embrasser au lieu de la contenir dans un cadre prédéfini et calculé, car elle est une force. Pour Mme Amizlev, le moule est un choix défavorable à l’artiste et il est très important, au contraire, que ce dernier s’exprime de la façon qu’il veuille. Changer notre expression, nos pensées ou les concepts qu’on présente dans nos oeuvres n’est pas une idée qu’elle encourage, car elle croit fermement qu’il est nécessaire que ce qu’on véhicule nous appartienne entièrement et soit fidèle à notre personne. À défaut de cela, l’éloquence se perd et le vrai soi se dissimule dans un paraître fade et dénué de sens. « Je préfère que les artistes demeurent comme ils sont et je pense que l’art le plus puissant vient des personnes qui ont une expression vraiment spécifique à elles-mêmes et qui n’essayent pas de s’adapter », nous dit-elle. Dans l’exercice de son métier, ce qui lui saute aux yeux est l’originalité et la beauté du fait d’être en mesure de voir en l’oeuvre une histoire que personne n’a pu raconter de la même façon. Mme Amizlev prend soin d’insister à plusieurs reprises sur l’importance pour les artistes de s’exprimer sans se filtrer, ni se restreindre. D’après cette dernière, l’art qu’elle qualifie souvent de « puissant » est celui qui bouleverse, même s’il n’est parfois pas facile à regarder. Elle fait alors référence à des sujets comme la colonisation, le racisme et l’homophobie; tous des sujets dont on ne parlait pas avant, mais qui maintenant sont appropriés par l’art et par la voix de plein d’artistes dans le monde qui se prononcent à l’aide d’images dures, mais nécessaires. Son expérience lui permet d’affirmer qu’il y a un public pour recevoir le message. Parfois, celui-ci passe par l’harmonie, mais selon elle, le caractère frappant de certaines images ne les empêche pas pour autant d’être positives.

Pensez-vous que malgré le fait de vouloir s’exprimer à notre manière, il y a quand même un standard vers lequel les artistes sont poussés à se conformer? Quelle serait la meilleure façon pour un artiste étranger qui cherche à se frayer une place vers les grandes galeries et Musées d’une grande notoriété de préserver son intégrité? 

« La seule conformité est de ne pas se conformer. Il faut jouer le jeu », nous dit simplement Mme Amizlev. Afin d’expliquer sa pensée, elle décide de faire une analogie intéressante: 

Iris:
Un des postes que j’avais pendant mes études était d’aider les immigrants à trouver un emploi à Montréal. Je leur disais « Sortez, rencontrez autant de personnes que possible, que tout le monde sache que vous cherchez un emploi ». C’est la même chose avec les artistes. Je leur dis d’aller voir autant d’expositions que possible, dans les galeries, les Musées, de se faire des amis. C’est ce que je veux dire par « jouer le jeu ». Ce n’est pas se conformer, mais ça fait partie de se faire reconnaître. Que ce soit nous au MBAM ou bien dans les galeries, il y a une ouverture. Le monde a changé et c’est merveilleux. Cette ouverture au monde n’est pas juste chez nous et j’adore ça. Non-seulement à Montréal, mais partout dans le monde, on voit des artistes qui n’ont jamais pu rentrer dans des Musées, qui disent qu’ils étaient invisibles avant et maintenant, il sont là, exposés. Il faut savoir qu’on ne peut pas juste rester à la maison et créer nos oeuvres. Pour y arriver, il faut vraiment sortir, foncer et essayer. On va parfois entendre «Non» et ce n’est pas facile, mais il faut continuer et rester confiant dans notre message. Pour moi, c’est important de garder notre esprit et notre foi. Il y a des gens qui vont acheter une oeuvre qui va bien aller avec leur sofa bleu et il y a des artistes qui vont décider de faire une oeuvre qui va correspondre à ce type de clientèle, mais il faut se respecter soi-même et réaliser que ce qu’on crée est précieux comme tel. C’est justement ça qui rend la création précieuse, en plus de la personnalité et la vision de l’artiste. Ne pas s’adapter est ce qui nous rend plus forts et plus intéressants. 

Elle continue son fil de pensées en abordant un projet déjà en place au sein du MBAM, la Résidence empreintes, excellent exemple de porte d’accès pour un artiste non-occidental à une reconnaissance artistique dans le respect des valeurs d’inclusion et d’intégrité qu’elle prône: 
Iris: La Résidence empreintes pour les artistes issus de la diversité, qui est en collaboration avec le Conseil des arts de Montréal, est une opportunité annuelle extraordinaire. Chaque année, on fait un appel aux artistes issus des communautés culturelles ou des minorités visibles. Le MBAM ouvre l’accès à la personne dont la candidature est retenue aux réserves et aux conservateurs pour créer une oeuvre qui va dialoguer avec nos collections. Puis, on l’expose pour 8 semaines. Plusieurs artistes ont déjà eu la chance de vivre cette belle expérience et je veux trouver d’autres façons comme celles-là de donner des opportunités aux artistes qui ne lâchent pas et qui restent eux-mêmes. 

Nous avons poursuivi notre discussion en interrogeant Mme Amizlev au sujet de projets précédents et futurs qui lui tiennent à coeur et qui lui permettent de traduire sa motivation qui sera de toujours et avant tout de favoriser les artistes de la diversité. 

Iris: L’année passée, j’ai travaillé pendant un an sur la réinstallation des collections qu’on appelait avant les Collections des cultures du monde. Il y avait des collections de la Chine, du Japon, de l’Afrique, de l’époque Gréco-romaine, etc. Elles étaient toutes dispersées dans différentes salles du MBAM, puis on a assemblé le tout au 4e étage du Pavillon Jean-Noël Desmarais. C’était un projet absolument extraordinaire dans lequel mon rôle était d’amener l’art contemporain dans ce milieu d’oeuvres archéologiques et historiques. Je cherchais des oeuvres pour faire des juxtapositions conceptuelles et formelles. Le résultat final en est un mélange enrichissant parce que dans les salles gréco-romaines, on a des artistes québécois, canadiens et d’autres pays. Même physiquement, dans cet espace, on a ouvert beaucoup de murs de manière à ce que lorsqu’on y entre, on peut voir jusqu’au fond de la salle; c’est une géographie complètement différente qui rend le tout accessible.

Mme Amizlev nous explique que cette idée qui consiste à insérer l’art contemporain à travers les collections archéologiques et historiques est en fait une vision qui a déjà été réalisée au MBAM auparavant. Or, le projet en question a su se différencier par sa capacité à casser les barrières en offrant un mélange enrichissant.

Iris: Pour ce qui en est du futur, je viens de compléter mon travail sur une exposition à venir. Tout est prêt, sauf l’installation à cause de la pandémie. Le vernissage était supposé avoir lieu le 21 avril 2020. C’est une exposition de Yehouda Chaki, un artiste né en Grèce qui a immigré en Israël. Intitulée Mi Makir, cette exposition immersive commémore le 75e anniversaire de la libération d’Auschwitz. L’artiste n’a jamais rencontré les membres sa famille éloignée parce que tout le monde a été tué pendant l’Holocauste, mais étant donné qu’il a déménagé en Israël, il a pu survivre avec ses parents et son frère. Quand on rentrera dans la salle, on pourra y voir des dessins et portraits de dimensions identiques des victimes de l’Holocauste qu’il a réalisés. Les portraits seront tous collés les uns après les autres, accompagnés de sculptures et de livres un peu partout dans la salle. 

Gigi Hadid

Mme Amizlev nous parle ensuite d’un autre projet, portant cette fois-ci sur l’écologie, sur lequel elle travaille présentement et qui la passionne. L’exposition devait être présentée en juin 2020, mais elle est actuellement reportée pour le mois de janvier 2021.

Iris: L’idée est toujours d’intégrer autant d’artistes montréalais issus de la diversité que possible. Je suis en contact avec quelque uns d’entre eux, mais il faut toujours faire des acquisitions. L’exposition sur l’écologie comprendra uniquement des oeuvres de notre collection, alors j’espère, en fait,  je sais qu’on va en accueillir d’autres et je sais déjà lesquels, mais j’attends que ce soit accepté. J’ai justement un rendez-vous téléphonique avec un artiste issu de la diversité et j’espère pouvoir présenter une de ses oeuvres à une prochaine réunion d’acquisition. 
Pour ce qui est des réalisations du MBAM en temps de pandémie, Mme Amizlev nous fait l’annonce en primeur d’une exposition virtuelle de grande envergure, qu’il sera possible de découvrir en ligne sur le site Internet du Musée.  

Iris: À cause des récents événements, on ne peut évidemment pas faire d’expositions au MBAM, alors on a fait une demande de bourse auprès d’un organisme du nom de Frame. Une trentaine de Musées en France et aux États-Unis en font partie et nous sommes les seuls de Montréal. Nous avons obtenu une bourse pour faire une exposition virtuelle qui va être lancée ce samedi [23 mai 2020] sur notre site Internet. Le sujet est l'antisémitisme en France pendant la Deuxième Guerre mondiale, alors c’est quelque chose qu’on fait conjointement avec le Musée de l’Holocauste de Montréal. De notre côté, on montre des oeuvres absolument extraordinaires dont je n’avais pas réalisé la richesse de l’histoire et de la provenance. Ce sont des juifs venus de l’Europe qui ont amené ces tableaux avec eux. Vous pourrez lire le tout sur notre site. 

Malgré les difficultés posées par la situation mondiale actuelle, elle continue à travailler sans relâche à partir de la maison pour mettre sur pied les projets à venir. En effet, face à cette situation qui n’est que temporaire, ce sont simplement les dates prévues des expositions qui changent. Les réseaux sociaux sont entre temps une façon merveilleuse pour le MBAM de rester actif et d’offrir beaucoup de nouvelles opportunités pour les artistes qui n’attendent que d’être découverts.  On retient de cette discussion fort enrichissante le grand souhait de Mme Amizlev de faire du MBAM un lieu d’échange qui renforce la relation qu’entretient notre communauté avec le milieu artistique; un Musée humaniste qui se veut inclusif des artistes fidèles à leur message et provenant de partout à travers le monde. 

« L’idée est que oui, les collections sont cruciales, mais je veux que quand on regarde une oeuvre d’art, on puisse en parler et pas juste doucement, mais carrément avoir une conversation à son sujet. Le Musée est un lieu social. Je veux qu’on puisse y danser, chanter. Ça s’en vient. Je l’ai décidé. On veut que les gens se sentent chez eux chez nous et on veut célébrer avec tous ceux et celles qui, tout comme nous, désirent innover ». 

Image 1 - https://www.mbam.qc.ca/en/exhibitions/yehouda-chaki-mi-makir-a-search-for-the-missi-1/

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