art.icle

seule parmie plusieurs

par Sarine Demirjian
Mai 14, 2020
L’été passé, j’avais pris l’habitude de fréquenter les cinémathèques et les concerts toute seule. En fait, ce n’est pas vrai. Je n’étais jamais seule, puisque je me retrouvais parmi des dizaines, des cinquantaines, des centaines de personnes qui se réunissaient toutes pour un but commun : se perdre dans l’art.

C’était lors du visionnement des Parapluies de Cherbourg à la Cinémathèque Québécoise que j’ai soudainement été frappée par cette révélation. Assise sur les bancs du cinéma, j’ai réalisé que j’étais entourée par des inconnus que je ne reverrais plus jamais.  Deux heures entières passées ensemble, pour ensuite reprendre le rythme de nos vies respectives. En absence d’autres liens communs, l’amour du cinéma nous unissait. À ce moment, j’ai pris conscience du pouvoir rassembleur de l’art.

Pourtant, une révélation subséquente s’est présentée à moi. Lors du visionnement du film, de vives émotions m’accaparaient. À tour de rôle, je me retrouvais sous l’emprise de la tristesse, de la joie, de la nostalgie… Ainsi, je me questionnais sur les expériences des autres spectateurs : nous visionnions exactement les mêmes scènes, mais ressentions-nous les mêmes sentiments ? Peut-être se souvenaient-ils de leurs propres histoires de vie, de leurs propres amours, de leurs propres deuils. Peut-être s’attardaient-ils davantage sur la cinématographie, sur les symboles cachés, sur les dialogues. Peut-être ne ressentaient-ils rien. Bien qu’objectivement nous étions en train de regarder le même film, l’expérience de chacun et de chacune était unique.  Nous étions physiquement unis, mais nos impressions nous appartenaient.

Mirror

L’art, selon moi, est le produit de l’interaction entre les émotions de l’observateur et l’œuvre en question. J’ai été très marquée par Les Parapluies de Cherbourg, mais seulement parce que mon état émotionnel du moment me le permettait. Chez une même personne, l’effet produit par une œuvre d’art peut grandement varier à travers les minutes, les jours, les années. En présence d’observateurs, l’art n’est jamais statique. L’art se transforme à travers le temps, à travers les émotions et à travers les regards. C’est seulement dans une salle vide que l’art retrouverait son statisme, et conséquemment, sa fin.

Image 1 - Perception, de Sammy Sabblinck

© 2020 Musée Nomade ConnectArt